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Les notes du mois

Au fil de mes réflexions et lectures… ce qui m'a intéressé, ce qui m'a touché, ce que j'aimerais retenir et partager avec d'autres…

Mars-Avril 2007

Et si c'était moi ...

Quand un écrivain prend sa plume pour mettre en scène l’homme dans sa dérive avec la maladie d’Alzheimer, nous lui devons une fière chandelle. Parfois, c’est comme si par magie, notre mal se faisait oublier, le temps de la lecture d’un texte littéraire. Peu importe finalement le style et la forme, de petites lumières s’allument dans l’obscurité, celles-là qui peuvent briser petit à petit les tabous et mythes qui nous entourent.

Ce talent de transformer des mots en émotions et vice versa s’exprime à profusion dans le livre « Ecrire contre l’oubli », (Editions du Roche 2005, pour l’Association France Alzheimer) dans lequel 51 personnalités françaises, artistes et écrivains prestigieux ont écrit des textes sur la maladie d’Alzheimer.

Mon « coup de cœur » est le récit de Marc Levy qui correspond assez bien à mes mots-clés du moment : mots simples, phrases courtes, sentiments directs, je, tu, tendresse, fiction, entre romantisme et bouddhisme.

 

Tu entres dans cette chambre, ta silhouette se découpe dans ce rai de lumière qu’invente la porte que tu entrouvres. J’entends tes pas s’avancer vers moi, et j’ai peur. Je connais bien les traits de ton visage, je cherche ton nom et j’ai encore plus peur. Je sais ton odeur familière puisqu’elle me fait du bien. Tu n’es pas l’infirmière qui me porte le repas du matin, alors nous ne sommes pas le matin. Tu n’es pas cette voix qui me dit être ma femme en me nourrissant le midi. Alors nous ne sommes pas le midi. Tu dois être cette jeune fille qui vient souvent à la tombée du soir, alors le soir doit approcher puisque tu t’approches de mon lit. Tes mots sont doux, plus apaisés que ceux de la femme de midi. Je la crois aussi cette voix quand elle me dit qu’elle est ma femme, puisqu’elle semble me vouloir du bien. Elle, ce sont ses gestes qui sont doux, elle se lève souvent et s’en va vers l’autre lumière qui domine les arbres par-delà la vitre, elle y pose parfois sa tête et pleure d’un chagrin que je ne comprends pas. Elle m’appelle par un nom que je ne connais pas non plus mais que je refais mien à chaque instant, juste pour lui faire plaisir. Je t’avoue que lorsque je lui souris à l’appel de ce nom qu’elle me donne, je la sens comme plus légère. Alors je souris, aussi pour la remercier de m’avoir donné à manger. Tu t’es assise auprès de moi, sur le rebord du lit. Je suis du regard tes doigts qui caressent mon front. Je n’ai pas peur. Tu ne cesses de m’appeler et je lis dans tes yeux que toi aussi tu veux que je te donne un nom. Mais dans tes yeux à toi, il n’y a pas de tristesse, c’est pour cela que j’aime ta visite. Je ferme les miens quand ton poignet passe par-dessus mon nez. Ta peau sent mon enfance, ou bien était-ce la tienne ? Un torrent de lumière brûlante irradie les vaisseaux de ma tête. Pour te décrire ma douleur il me faudrait des mots que je n’ai plus depuis longtemps. Tu es ma fille mon amour, je le sais maintenant et pour quelques secondes encore. Tant de choses à te dire et si peu de temps. Je voudrais que tu ries mon cœur, cours dire à cette femme qui se cache à la fenêtre pour pleurer ma misère qu’elle cesse, que je la reconnais parfois, dis-lui que je sais qui elle est, même si son prénom m’échappe encore, dis-lui que je me souviens comme nous nous sommes aimés puisque je l’aime à nouveau chaque jour où elle me rend visite. Et toi, que tu ne connaisses jamais cette peur abominable qui me hante. Ne crains plus ma mémoire qui s’efface, car tant que la tienne demeure je continuerai d’être. Il faut que je te laisse, la lumière s’éteint à nouveau, je me balance déjà au-dessus d’un abîme, accroché à ce fil élastique qui s’étoile. Tu te lèves, je n’aurai pas eu le temps de te dire tout cela, la porte se referme sur ton sourire délicat, demain, avec un peu de chance, je saurai encore qui tu es quand tu me rendras visite. Bonne nuit mon amour, ici je dors, et j’attends.

Marc Levy, 2004
Ce texte est mis en ligne avec l’aimable autorisation de l’auteur.

 

En se mettant à notre place, en transcrivant une pensée ou une autre, un flou ou un rêve, le conteur adoucit bien ma triste condition. Nul besoin d’un interprète pour traduire ses phrases en images émouvantes. Et tant pis si les mots s’effacent si rapidement dans ma mémoire, les images et l’atmosphère qu’elles dégagent resteront d’autant plus longtemps.

Marcel Brasey 2007