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Parfois
on dit que l'un des signes caractéristiques de la
maladie d'Alzheimer serait la non-conscience du patient
de son état.
Vrai ou faux ?
Bien sûr, la première consultation n'est quasiment
jamais demandée par le patient lui-même et
dans les associations Alzheimer, un malade qui adhère
personnellement est encore un événement rare.
Affection bizarre quand même, où le premier
touché cherchera souvent vainement sa case à
cocher dans les inscriptions et questionnaires concernant
sa propre maladie. Serions-nous classés " dépendants
déments, vieux, séniles et grabataires "
dès le début ? N'est-ce pas déjà
le début d'une exclusion sociale avec perte d'autonomie
? Et si une grande majorité d'entre nous n'étaient
que des "faux négatifs", donc bien conscients
de nos déficits mais fuyant dans le déni ou
étant incapables d'exprimer ce que nous subissons
?
Dans " La nuit, tous les vieux sont gris " (Bibliophane-Daniel
Radford,Paris,2003), Jérôme Pellissier montre
bien l'ambiguïté de la situation même
chez les professionnels dont l'élément déterminant
du diagnostic serait souvent soit l'a priori , la présomption
ou la formation du médecin qui examine :
de nombreux " déments débutants "
sont déprimés à cause de la conscience
qu'ils ont de leurs troubles. Ainsi, déprimé,
le patient se plaint, signe qu'il n'est pas dément
(il dément sa dépression
), mais, dément
quand même, il tente de lutter contre ses troubles,
signe qu'il n'est pas déprimé. Comme l'écrivait
Ionesco : " Caressez un cercle, il devient vicieux.
"
Et
à qui attribuer avec certitude ces fragments d'une
lettre émouvante que j'ai trouvés dans le
récit de Rezvani (L'éclipse, p. 29-32, Actes
Sud, 2003):
"
Tu sais, c'est très difficile à vivre, ce
monceau de petites pertes de mémoire que tu refuses
de reconnaître - ce qui te fait paraître de
mauvaise fois devant des mille et mille difficultés
dont tu es
dont nous sommes embarrassés. Au
lieu d'admettre ces difficultés pour ce qu'elles
sont - donc accepter de voir en face certaines incapacités
(
) Tu te fâches, tu t'énerves quand je
cherche à te faire comprendre que ce sont là
des signes d'anormalité
tu prétends que " tout le monde "
peut se trouver dans cette situation, dans ton esprit, dis
ton manque de recul pour objectiver un handicap (
)
chez toi les soins nécessités par ce
mal te semblent plus dangereux que ce mal. Pourtant, ma
chérie, mon amour, il m'a fallu, au moment de certaines
de nos crises de désespoir, face à ce terrible
malentendu, oui il a fallu pourtant que je te dise ce qu'était
cette maladie d'Alzheimer, il a fallu de moi cette "
cruauté " ! J'ai tenté plusieurs fois
de te faire prendre conscience de quel insupportable avenir
présageait cette maladie. (
)
L'aveugle se sait aveugle et donc se trouve en quelque sorte
sur un plan égal avec celui qui le conduit par la
main
" La mémoire qui flanche " détruit
cette égalité, et donc nous met en déséquilibre.
Tu me regardes avec des soupçons inouïs. Tu
finis presque par m'accuser d'inventer ce mal, d'en exagérer
les symptômes
(
)
je l'assume
mais tu ne dois pas, par un orgueil
déplacé, nier ce mal sur lequel à longueur
de jour nous trébuchons
"
Sans
doute s'agit-il de l'appel d'un conjoint qui souffre avec
sa femme atteinte de la maladie d'Alzheimer. Mais, dans
certains cas, très " atypiques " dirait-on,
les rôles peuvent s'inverser.
C'est le conjoint malade qui devient l'aidant - s'aidant
soi-même à survivre et aidant l'autre à
comprendre et supporter... N'est-ce pas une étrange
affection du cerveau où les causes, les lésions,
les âges, les symptômes, les stades et les réactions
des uns et des autres peuvent se mélanger jusqu'à
s'opposer quelques fois ? Une maladie où rien n'est
jamais sûr, sauf le renvoie quotidien à notre
douleur individuelle face aux conséquences d'un vieillissement
cérébral précoce, étendu et
progressif.
(Marcel
Brasey, 2004)
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