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Il
y a longtemps que ça me tournait dans la tête,
cette visite que je devais faire à Christine, une
amie d'école atteinte de maladie d'Alzheimer depuis
une douzaine d'années, maintenant en phase avancé*.
On me disait qu'il faut être maso - moi-même
malade Alzheimer au stade débutant, faire un voyage
de 300 km, que ça ne servira à rien - nous
ne nous sommes plus vus depuis 45 ans et elle ne reconnaît
même plus sa proche famille
Il fait beau et chaud ce matin du mois d'août 2003
- la campagne suisse alémanique, tout est calme,
des chevaux en liberté, paisibles, une ancienne abbaye.
Seul, je franchis la grande porte qui se referme derrière
moi. Ici, il fait frais - vrai, quelques statuettes dans
le hall - belles, un escalier de pierre - solide. J'avance
dans le large et long couloir - une table ovale au bout,
sans rien dessus - mais avec six ou sept personnes Alzheimer
assises autour. C'est tout - beaucoup. Pas un cri, pas un
mot, mais des sons et une musique douce - la sérénité
?
Je la reconnais tout de suite
je lui montre la photo
d'école où nous sommes ensemble
comme
maintenant, très proches et tellement lointains à
la fois.

Je
lui parle et je la regarde de côté, elle m'apparaît
un peu comme Iris dans " Elégie pour Iris "
de John Bayley (Editions de l'Olivier/Le Seuil 2001, p.59)
:
"
Le visage de quelqu'un qui souffre de cette maladie n'est
ni tragique ni comique
Ici, le visage n'indique que
l'absence : c'est un masque, au sens le plus littéral
du terme.
Voilà pourquoi l'apparition d'un sourire est si extraordinaire.
Le
visage léonin devient le visage da la Vierge Marie,
paisible en sculpture comme en peinture, avec une gravité
qui donne à ce sourire son sens le plus profond.
"
Et
ce sourire est venu - de loin, avec une petite touche de
gêne et un léger soupçon de bonheur
- c'est fort et inattendu.
Ni fleurs, ni bonbons - je lui ai laissé la photo
d'école de nos 15 ans et le CD " Souvenirs inoubliables
" de l'Association Alzheimer Suisse qui remplacera
de temps en temps la musique liturgique de l'endroit.
Je pars en tenant son épaule un bref instant, c'est
sûrement maladroit - droit. Elle n'a pas besoin de
me parler ou de me regarder, toujours assise, sagement,
timidement comme dans un banc d'école - sans temps.
Je repasse la porte et la grande lumière de dehors
m'éblouit un court instant. Liberté retrouvée
ou liberté quittée ? Cet espace de "
non-liberté " - protégé, n'est-il
pas précieux quand on est malade Alzheimer - vulnérable?
(Marcel
Brasey, 2003)
*voir
aussi ma note " Curriculum vitae "
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