|
Depuis
le début de la maladie, je suis ballotté entre la pente
Alzheimer et le versant des bien-portants. Refoulement et
effort de compensation des déficits ne font qu'aggraver
conflits et remises en question. Ainsi, je me retrouve souvent
un peu dans le refrain de cette chanson de mon enfance:
--------------------------------------------------------------------------
-
Le Hans du Schnockeloch a tout ce qu'il veut/ Et ce qu'il
a, il ne le veut pas/ Et ce qu'il veut, il ne l'a pas/
Le Hans du Schnockeloch a tout ce qu'il veut !
-
Le Hans du Schnockeloch dit tout ce qu'il veut/ Et ce
qu'il dit, il ne le pense pas/ Et ce qu'il pense, il ne
le dit pas/ Le Hans du Schnockeloch dit tout ce qu'il
veut !
-
Le Hans du Schnockeloch fait tout ce qu'il veut/ Et ce
qu'il fait, il ne le doit pas/ Et ce qu'il doit, il ne
le fait pas/ Le Hans du Schnockeloch fait tout ce qu'il
veut !
-
Le Hans du Schnockeloch peut tout ce qu'il veut/ Et ce
qu'il peut, il ne le fais pas/ Et ce qu'il fait, il ne
le réussit pas/ Le Hans du Schnockeloch peut tout ce qu'il
veut !
-
Le Hans du Schnockeloch va là où il veut/ Et où il est,
il ne le reste pas/ Et où il reste, ça ne lui plaît pas/
Le Hans du Schnockeloch va là où il veut !
(Chant
de folklore alsacien " Der Hans im Schökeloch ",traduction
de l'allemand)
-------------------------------------------------------------
Manifestement,
ma capacité de jugement est ébranlée. Je dois assumer mieux
- comme Jean son " alsacianité " - moi, mon " Alzheimeritude*
" précoce.
Ah, qu'il est difficile de s'accommoder de cette double
vie de "bien-portant - malade" et se sentir un peu l'orphelin
chez les uns et l'adopté chez les autres.
Mais je sais aussi que ce " bilinguisme " est une chance.
Comme le dit si bien Morris Friedell (1) : " Nous, les survivants
d'un diagnostic de démence, avons vécu autrefois dans le
monde des " personnes temporairement en pleine possession
de leurs esprits " - nous connaissons intimement les deux
mondes. Ainsi, nous avons une place privilégiée pour construire
des ponts.
Notre cognition vacille, mais notre sensibilité émotionnelle
se révèle ". Aura-t-elle toujours cet effet tant souhaité
que salutaire pour nous-mêmes et nos proches ?
A quelque part - et avec un peu de provocation - le malade
d'Alzheimer peut devenir le pédagoque des aidants mais encore
faut-il qu'ils s'ouvrent à lui-même.
(Marcel
Brasey, 2003)
* "
L'Alzheimeritude " est la simple reconnaissance du fait
d'être atteint d'une maladie d'Alzheimer, et l'acceptation
de ce fait et d'un destin probable.
1)
Morris Friedell and Christine Bryden, Co-dependency between
persons with dementia and their families, Dementia Advocacy
and Support Network, 2001 New Zealand.
|